Cher Public,
Chaque année, à cette même période, je t’écris. C’est l’édito de saison, celui qui esquisse les années 2026-2027, ici, à Givisiez, « aux Osses », comme on dit d’un lieu familier. Dans « notre grand petit théâtre », comme je le répète avec bonheur depuis trois saisons maintenant.
C’est pour moi l’occasion de nous entretenir à nouveau, le temps d’une lecture, presque les yeux dans les yeux, dans l’intimité de l’endroit où tu me lis : te donner envie, sans prétendre à aucune vérité, te convier à repenser le monde grâce à quatre très beaux spectacles, continuer ensemble à s’interroger sur le cours de nos vies avec modestie, curiosité et originalité, dans le souci toujours renouvelé de l’excellence du théâtre que nous aimons.
Cette saison s’intitule « Le Théâtre, miroir du monde ». Shakespeare l’écrivait déjà en 1603 dans Hamlet. Le théâtre n’a jamais été à l’abri du monde ; il en est toujours partie prenante. C’est à son contact qu’il trouve sa raison d’être.
Miroir pour regarder par-dessus son épaule : avec Un rapport sur la banalité de l’amour, François Marin raconte l’histoire d’Hannah Arendt et Martin Heidegger, deux êtres que tout séparait et qui ont pourtant partagé trente ans d’amour, de 1925 à 1950. Une plongée intime où la petite histoire rencontre la Grande.
Miroir déformant pour mieux voir nos lumières et nos zones d’ombres : Henry IV de Shakespeare nous entraîne dans une Angleterre pleine de jeux de pouvoir, de ruses et de personnages truculents, comme Falstaff. Une comédie historique qui questionne les rapports entre dirigeants et peuple, hier comme aujourd’hui.
Miroir grossissant pour parler d’art et de fraternité : dans Cabots mordus, de Jean-Marie Piemme, Lolo et Toto, deux frères acteurs très différents, nous montrent que la tendresse et l’amour fraternel peuvent exister même dans un monde où le théâtre est un combat. Un spectacle drôle, vivant et touchant.
Miroir sans tain pour des émotions intenses : Sœurs, de Pascal Rambert que je mettrai en scène en fin de saison, nous plonge dans l’histoire passionnelle et bouleversante de deux sœurs en colère, qui se cherchent et se confrontent pour ne pas se perdre. Un moment fort, à la foi intime et universel.
Et il y a les rendez-vous en coulisses : les soirées Hors-d’Œuvres, les Cafés littéraires, un spectacle dans le Foyer du théâtre, les visites, les bords de scène… Tant d’occasions de partager, d’échanger et de prolonger l’expérience théâtrale.
Avec simplicité, je t’invite, Cher Public, à nous rejoindre pour un peu d’air, de beauté, une trêve dans la folie du monde, une échappée par la fiction, le rêve et les écritures d’hier et d’aujourd’hui, toujours choisies avec le plus grand soin, grâce au talent des artistes qui t’attendront dans la salle de spectacle ou dans la chaleur du Foyer.
« Elle est à toi cette chanson… » chantait Georges Brassens. Le théâtre ne nourrit pas les estomacs des affamés, mais il est nourriture pour celles et ceux qui ont faim d’émotions, de rires, de curiosité, d’un ailleurs qui élève, d’émerveillement.
Cher Public, nous t’attendons. Nous ne changerons pas le monde, mais nous te proposons de vivre le bonheur d’un moment partagé, ici et maintenant. C’est souvent comme cela que tout commence.
Anne